La poule au pot de Paulette.
Blouse d’écolière, torchon sur l’épaule et cocotte dans les mains. Paulette. Premier prix de cuisine en 1952 dans la pension où elle grandit jusqu’à l’âge de ses 15 ans. Si jeune mais déjà si prometteuse derrière les fourneaux. Ce n’est pas anodin si j’ai voulu que ma grand-mère soit la première personne à se prêter à l’exercice du « Raconte-moi un plat ». Cependant, résumer les souvenirs gustatifs de Paulette en une page reviendrait à vouloir visiter la Bretagne en 3 jours. Impossible n’est-ce pas ? Et bien pareil ici. Mais soit, j’aime les challenges.
Lorsque j’ai demandé à Paulette, charentaises aux pieds et lunettes demi-lune sur le nez, quel était le plat qui l’avait profondément marquée dans sa vie, elle n’hésita pas une seconde et me dit : la poule au pot ! J’ai alors immédiatement souri, ouvert mon carnet et c’est avec entrain que j’ai eu le droit à un merveilleux retour dans le passé. Il me semble judicieux de préciser qu’à son retour de pension, ma grand-mère a rejoint ses parents et sa sœur dans la ferme familiale située à Vaux-sur-Aure en Normandie. Aussi moderne qu’elle fût, sa mère Madeleine, ne dérogeait pas à la tradition et le déjeuner dominical s’imposait comme un véritable festin, après une période de guerre encline à la privation et au manque de denrées alimentaires.
Des ingrédients made in Normandie
Je ne vous apprends rien si je vous dis qu’il était inconcevable à l’époque de se rendre chez un boucher pour se procurer un morceau de viande si vous aviez un animal susceptible de vous le fournir dans votre pré. Dans ce cas précis de poule au pot et dans la famille de Paulette, il suffisait de pousser le portillon qui accédait au poulailler et de choisir la volaille qui ravirait vos papilles pour le déjeuner. Et c’est ici, que vous soyez simple lecteur ou membre de la SDNA (ndlr : société de défense nationale des animaux), que je vous demande de pardonner nos ancêtres pour ces pratiques à l’apparence barbare. Je ne m’étendrai donc pas sur la manière dont Madeleine ôtait la vie à cette pauvre poule mais plutôt sur la tradition qui émanait de cette « chasse à la basse-cour ». C’est donc Paulette, friande de captivité animalière, qui courait dans tous les sens, jupe à froufrous au vent et mains tendues vers l’avant dans le but d’attraper une poule bien dodue sous les ordres de sa mère. Une fois capturée, cette poule subissait un triste sort (dont on ne détaillera pas les détails ici) et se retrouvait les pattes en l’air dans une marmite en pleine ébullition.
Ensuite, la liste des ingrédients s’avérait être d’une grande simplicité : carottes, pommes de terre, choux, navets, poireaux et autres légumes du jardin qu’il semblait bon à Madeleine d’ajouter dans le bouillon. Mais concentrons-nous maintenant sur le détail le plus important de ce plat. En effet, la poule au pot me direz vous, n’est bonne en fin de compte, qu’à la qualité de la sauce qui l’accompagne. Et bien vous avez raison. Car en plus d’être réalisée avec de la crème venant du lait des vaches du champ d’à côté, sa mère s’appliquait à mettre des ingrédients mystères à base de clous de girofle et de je ne sais quelles autres épices qui donnaient une sauce unique : sirupeuse, crémeuse, épaisse mais fluide à la fois et surtout assaisonnée comme il le fallait, ni trop salée ni trop poivrée.
La poule au pot : l’art du service
Lorsque midi sonnait, le ballet des mets commençait et c’est avec impatience, la même qui anime les enfants d’aujourd’hui, que Paulette, 15 ans, s’installait à table, la serviette coincée entre deux boutons de sa robe, et attendait sur la chaise en bois de la salle à manger. Quand sa mère apportait la poule au pot dans le plat de service, les légumes encore fumants sortant du bouillon, je vous laisse imaginer la bouille de Paulette, sourire aux lèvres qui trépignait à l’idée de goûter ce plat.
Quelques années et rides plus tard, Paulette n’a rien perdu de sa superbe. C’est dorénavant elle qui s’attarde en cuisine afin de préparer la fameuse poule au pot de sa mère à quelques détails près ; la poule du poulailler a été remplacée par celle du marché, la crème fraîche par celle d’Isigny et les légumes par ceux du maraîcher. Mais quelque chose me dit que la saveur est différente et que Paulette ne retrouvera pas de si tôt le goût de sa poule au pot d’enfance. Alors pour les nostalgiques des festins, des trous normands et des miches de pain, pour vous, qui croyez avoir tiré un trait définitif sur le traditionnel et les plats en porcelaine, vous savez ce qui vous reste à faire. Laissez tomber un instant thermomix, espuma et autres bizarreries culinaires, et relevez plutôt vos manches pour ravir vos amis d’une belle poule au pot.